Ange de chair - Marie Hélène Poitras à propos de L’ange de pierre
Le chiendent prospère, envahisseur des « prairies pelées s’étirant vers l’Ouest », m’évoqua la lande des soeurs Brontë. La nature n’était pas ici mère nourricière, corne d’abondance et de beauté. Chez Laurence, le vent balaie la poussière « tel un vieillard sénile des feuilles mortes », les pivoines ploient sous leur poids, les insectes promènent leur insalubrité partout où ils le peuvent et dans les rivières, des « sangsues attendent le pied d’un garçon » pour s’y agglutiner. Paysages hostiles, chargés d’intentions mauvaises. Je pressentis dès le premier chapitre que Margaret Laurence et ses créatures étaient bien plus acoquinées avec la Scouine que liées aux filles de Caleb. Ici, le pain n’est pas moelleux et encore tiède, mais plutôt fendu par un couteau de boucher, « planté dedans comme une lance ».Bien que discret, cet ange pâle aux yeux aveugles, dont la présence coiffe ce roman le plus connu de Margaret Laurence en initiant le cycle de Manawaka, pèse sur l’histoire comme une fatalité. Dominant la ville du haut de sa colline, il paraît indétrônable, aussi figé dans le temps que dans la pierre… Jusqu’à ce qu’on le retrouve tombé face contre le sol, grotesquement maquillé de rouge à lèvres, devenu symbole de déchéance. De toutes les qualités de l’écriture de Margaret Laurence, j’apprécie tout particulièrement son saisissant sens de l’image transgressive. Hagar Shipley, personnage principal fort, fier et obstiné porte toute l’aventure sur ses épaules fragiles ; elle raconte sa vie à l’heure de sa mort. Son énergie rebelle n’a jamais trouvé de canal où exulter, et cette libido (au sens de la pulsion de vie) a fini par se retourner contre elle et l’aigrir ; elle refuse de se rendre et c’est ce qui la tient vivante, sommes-nous portés à croire. « N’entre pas en douceur dans cette bonne nuit. Lutte, rallume cette lumière qui s’éteint », dit l’exergue pigé chez Dylan Thomas.Bien plus qu’un roman de moeurs se déroulant principalement durant la première moitié du vingtième siècle, L’ange de pierre est donc l’histoire d’une femme, narrée par celle-ci. Hagar Shipley, vieille malcommode trop lucide et consciente d’elle-même pour être optimiste ou croyante, laisse monter ses souvenirs. Oscillant entre le temps présent et passé, elle se livre sans aucun artifice. Jeune femme, elle s’amourache de la brute mal léchée du village pour contrarier son père, qui la déshérite. Aujourd’hui quasi-centenaire, elle craint que son fils aîné, talonné par sa femme, ne fomente le plan de la déposséder. Il est question de la placer en centre d’accueil – la problématique ne date pas d’hier –, ce qui m’amène à aborder l’étonnante modernité du propos de Laurence. L’ange de pierre a été publié en 1964 au Canada anglais. On dut attendre 1976 pour sa traduction française par Claire Martin dans la collection « Les deux solitudes » des Éditions Pierre Tisseyre et depuis un bon quart de siècle, le livre est introuvable. Malgré tout, en cours de lecture, j’ai souvent observé que les idées d’Hagar Shipley et l’aplomb avec lequel elle les laisse éclore sans jamais se ramener à l’ordre ou cultiver la culpabilité, sont celles d’un être libre, farouchement indépendant : en somme, la disposition d’esprit d’une femme moderne. Faisant fi des conseils et des ordres, Hagar Shipley mène sa vie comme bon lui semble et parvient à garder intacte sa fierté malgré tous les coups bas encaissés. Ainsi, lorsqu’elle fugue et se réfugie dans une poissonnerie désaffectée pour échapper au douillet centre d’accueil dans lequel son fils et sa femme souhaitent la loger – un mouroir à ses yeux –, elle remarque les cadavres d’hannetons par terre, leurs reflets gorge-de-pigeon, et en décore sa coiffure. Coquette jusque dans la saleté.
Hagar, déçue par son mariage, s’y ennuyant, se séparera pour se faire servante dans l’Est du pays, auprès d’un homme riche, sorte de « divorce » avant l’heure. Mieux vaut servir par choix que d’y être contrainte malgré soi, croit-elle. Cela peut paraître contradictoire, mais Hagar assume ses décisions au nom d’une logique batailleuse peut-être héritée de ses ancêtres écossais qui scandaient : « Je combats qui ose ». Puisqu’elle incarne une anti-héroïne pas même attachante mais drôle et pourvue d’une sorte de charisme décalé, il ne nous vient pas l’idée de la présenter comme battante féministe mais pourtant, force est d’admettre qu’elle est bel et bien, à sa manière, envers et contre tous, architecte de sa destinée. Qui plus est, Hagar Shipley assume ses désirs récurrents d’homme étendu sur elle, glissant en elle : « Nous étions mariés depuis peu quand pour la première fois je sentis mon désir monter à la rencontre du sien. » Margaret Laurence a su écrire ce désir-là et c’est peut-être ce qui lui valut d’être bannie des écoles secondaires canadiennes. « Blasphématoire et obscène » : ainsi fut jugé L’ange de pierre par des bienpensants un peu bêtas, plus de vingt ans après sa publication. Ce couperet tombé sur son roman le plus connu attrista l’écrivaine terrée dans sa maison de Lakefield en Ontario, après avoir vécu en Angleterre, en Somalie, au Ghana, à Vancouver et, bien sûr, dans les Prairies où elle vit le jour. À l’image de son personnage, voilà une femme qui, tout en les subissant, assume ses choix. Toutes deux incomprises, la romancière et sa créature défendent leur droit à la dignité. Est-ce un crime d’écrire le désir, la faiblesse de la foi, la volonté de décider pour soi ? Avec Alice Munro et Margaret Atwood, Laurence forme une sorte de triumvirat d’écrivaines majeures tout comme, chez nous, les Marie-Claire Blais, Anne Hébert et Gabrielle Roy. Des écrivaines d’abord universelles, ensuite québécoises ou canadiennes : la crème.
On a aussi reproché à Laurence la dimension « blasphématoire » de son roman. Il y a longtemps qu’Hagar Shipley a cessé d’avoir la foi : prier est une perte de temps à ses yeux. Lorsqu’elle se surprend à fredonner « Seigneur auprès de moi demeure », quasiment par automatisme, elle se ravise aussitôt, acide, toujours prête à piquer : « Pour le bien que ça me fait, je pourrais aussi bien psalmodier les noms de l’annuaire téléphonique. » Ailleurs elle se paye la tête du prêtre qui l’invite en ces termes à la prière : « “Accepteriez-vous… de prier avec moi ?” Comme s’il me demandait de lui réserver la prochaine danse », ricane-t-elle intérieurement.
Margaret Laurence a le don de mettre en scène et un sens du détail précis qui donne vie à L’ange de pierre, comme au moment où, vers la fin du roman, Hagar Shipley tente de trouver le sommeil, réfugiée dans la pénombre de sa chambre d’hôpital, l’oreille tendue : « J’entends le souffle bruyant des femmes qui respirent. Certaines ronflent très fort. D’autres geignent en dormant. D’autres encore gémissent, quel que soit le mal qui les ronge. Une toute petite voix chante en allemand et elle chante faux. Près de moi, il y a une femme qui prie tout haut. Les talons de l’infirmière tapent le sol comme quelqu’un qui frapperait à une porte. Et c’est sans fin que souffles et voix palpitent, semblables à des oiseaux enfermés à l’intérieur d’un bâtiment. »
Pour ces descriptions inoubliables, jamais statiques, qui sonnent vrai, pour l’humour irrésistible du personnage, pour cette langue alerte et imagée, somptueuse, pour l’empathie que l’on se surprend à éprouver envers cette Tatie Danielle canadienne, pour sa lucidité malgré l’amertume et parce que ce livre vieillit bien : pour toutes ces raisons, je me suis abîmée dans ce roman (beaucoup plus fait de chair que de pierre) avec bonheur et étonnement.
Une plaisanterie de Dieu - Élise Turcotte à propos d’Une divine plaisanterie
On pourrait croire que cette voix reste cachée et muette, que le monde secret de Rachel n’existe que sous l’autre, celui où rien n’est jamais nommé, celui d’un drame qui n’a jamais été joué. Au contraire : c’est précisément le pouvoir des mots qui lui permet de résister aux codes qui lui sont imposés. Entre ce qui est dit et entendu, entre ce qui est exprimé et tu, il y a bien sûr un abîme qu’aucun des personnages ne parvient à combler. Toujours ce jeu futile des devinettes. Mais s’il est difficile pour Rachel de comprendre les autres, s’il lui est parfois impossible à son tour de communiquer ce qu’elle est, sa pensée ironique, libre et clairvoyante n’existe pas moins. Elle brille à travers le long monologue que l’auteure du roman a si habilement déployé pour faire vivre son personnage.
Peut-être que chasser une mouche dans une salle de bain qui est un refuge résulterait d’une telle tension, si Margaret Laurence s’emparait de cette scène ; et si Rachel était moi, on pourrait l’entendre gémir, nue et rendue presque folle par ce qui ressemble à une attaque d’acouphène, comme lorsqu’elle dérape dans le Tabernacle où l’a conviée son amie Calla, qui espère comme d’autres recevoir le don des langues :
Bavardage, hurlement, ululement, l’interdit transformé en absurdité de manière codifiée, extirpé, de la crypte, dérobé et hurlé, cette vibration, la peur, la rupture, le relâchement, la peine…
Rachel a parlé. Mais elle ignore ce qui a été dit. Ce n’était pas prier dans une langue étrangère, ça non. C’était soulever une roche et voir les mots grouiller comme des milliers d’insectes humides et affolés. C’était libérer une énergie morbide, souterraine, inattendue. Retrouver la voix qui la relie de nouveau à l’enfance : celle de la peur et de l’angoisse devant la mort. Et c’est ainsi que les cantiques deviennent un autre bruit impossible à supporter, aussi macabre que les squelettes encapuchonnés dont elle rêvait petite. C’est ainsi qu’elle glisse vers son autre moi.
Cela se produit à nouveau lorsqu’elle descend en pleine nuit dans la chapelle funéraire. Chapitre extraordinaire de ce roman dans lequel Rachel se retrouve du côté paternel du silence. Une sorte de mystère sera dévoilé à elle qui, petite, n’a jamais osé poser de questions. Le tabou de la mort n’est-il pas plus fort que tout ? En tout cas, comme dit Rachel, personne ne meurt à Manawaka : Nous sommes une assemblée d’immortels. Nous quittons peut-être ce monde sous les divins portails topaze et azur de Calla, mais nous ne mourons pas. La mort est grossière, dénuée de bonnes manières, on n’en parle pas dans la rue. Pourtant, c’est avec les morts, les sans-paroles, que son père aimait vivre tandis qu’enfant, elle jouait à ne pas comprendre, là-haut, avec sa mère.
Toujours ambivalente, Rachel Cameron. Naviguant entre la relecture du passé et l’invention du présent. Entre la souffrance et l’autodérision. Divisée, à l’instar de Manawaka, la petite ville de son enfance où elle est retournée pour enseigner et s’occuper de sa mère après la mort de son père, et d’où elle voudrait tant s’échapper. Manawaka, ville imaginaire séparée en deux quartiers, l’un réputé convenable contrairement à celui qui est situé de l’autre coté de la voie ferrée, où Rachel ne met plus jamais les pieds. Elle ne sort d’ailleurs jamais de la ville, sauf une fois pour se rendre aux bords de la rivière Wachakwa avec son amant. Personne n’aurait cru ça possible d’elle, n’est-ce pas ? Mais entre les limites de tous ces mondes, il y a le territoire des désirs de Rachel et quelque chose de plus fort que sa conscience la pousse enfin à s’y rendre. Elle va changer, d’une manière totalement imprévisible, et découvrir la force de sa nouvelle nature impitoyable.
Mais pas question ici de résumer l’histoire de Rachel Cameron, campée dans un décor réaliste, au Manitoba, en Amérique du Nord, dans petite ville où les maisons de briques sont usées par des hivers à blizzard et des étés brûlants : ce qui s’y passe relève de la farce la plus grotesque, d’une plaisanterie de Dieu, et la surprise nous prend à la gorge. Ce qui importe vraiment, c’est de prêter encore une fois attention à l’écriture de Margaret Laurence, à sa façon de faire exister le monde intérieur de son héroïne, beaucoup plus complexe et plus riche que celle-ci veut bien l’admettre :
Il doit y avoir quelque chose qui cloche dans ma façon de voir les choses. Je n’ai aucune notion du juste milieu. Soit je me concentre sur un détail et je le vois grossi à loupe – une feuille et toutes ses veinures, le fin duvet sur le dos d’une main d’homme –, soit le monde s’éloigne et devient flou, artificiel, imprécis, comme une peinture abstraite.
Cette vision est pourtant ce qui me plaît le plus à moi. Ainsi, par exemple, Rachel peut peindre les autres comme des personnages lointains sur fond de rue où tout semble prématurément vieilli et sans mystère. Mais elle peut aussi bien exprimer toute l’essence de leur être en la dessinant en un seul trait éloquent. Willard, le directeur de l’école, au regard de lézard lisse, sémillant ; Calla, ce grand hibou cornu ; Hector Jonas, avec ses yeux de chats obliques. On a parfois l’impression d’être devant la vitrine d’un zoo miniature où la narratrice elle-même figure avec ses bras blanc argenté et [son] corps semblable à une grue. Puis nous revoilà dans la Plaine où l’héritage du passé persiste comme une racine puissante sous la vérité personnelle.
C’est justement là qu’opère la force de cette écriture, dans cette oscillation constante entre l’infime détail et le paysage vu de loin, entre les rêves énigmatiques de l’ombre et la réalité du plein jour.
Et dans ce théâtre où tout lui semble étranger, même, et surtout son propre corps, Rachel réussit à recréer le monde en une vision à la fois solide et ambiguë, réaliste et absurde, hallucinée et affutée comme la lame d’un stylet. C’est ainsi qu’elle compose sa propre histoire, qu’elle survit en avançant à contre-courant. Ce qui fait d’elle un personnage de roman plus grand que nature. Merveilleuse Rachel Cameron. Merveilleuse Margaret Laurence.
Les yeux de Stacey - Lise Tremblay à propos de Ta maison est en feu
Margaret LAURENCE
Ta maison est en feu nous captive, et c’est ça le miracle de Margaret Laurence : avoir fait de la vie de Stacey un thriller qu’on a du mal à quitter. Un thriller digne des plus grands romans policiers parce que son sens de la vie qu’elle transpose dans ses romans est si fort qu’il n’y a plus de distance entre Stacey et nous. Nous sommes Stacey. Nous détestons Thor (tu parles d’un nom !), le patron de Mac qui s’acharne sur lui. On découvrira pourquoi plus tard dans le roman. Nous sommes fascinés par la perfection de nos voisines, nous sommes inquiets pour nos petits, nous nous désolons de nos hanches larges et de nos signes de vieillissement.
Ce roman de Margaret Laurence est paru en 1969, mais je suis restée sidérée par la modernité des propos, par la modernité de la narration. Parfois, une impression de parenté avec la Virginia Woolf de La promenade au phare, une sorte de lumière sur la conscience. La conscience de Stacey est lumineuse, c’est pour cela qu’elle est toujours en questionnement, elle n’est enfermée dans aucun dogme, ni religieux, ni féministe, ni conformiste. Stacey ressent la vie et on la ressent avec elle. Dans un article, Robert Lévesque parlait de Margaret Laurence en termes de « féminitude » ; on ne saurait mieux trouver.
Ta maison est en feu est le troisième tome du Cycle de Manawaka. Manawaka, petite ville des Prairies où est née Stacey. De prime abord, ce lieu nous apparaît lointain et plus un souvenir qu’un acteur important du roman, et c’est là qu’on se trompe. Au hasard d’une rencontre dans un quartier pauvre de Vancouver, la conscience de Stacey et, par le fait même, tout le roman prendront une autre tournure, une autre luminosité. Il est impossible de résumer un livre comme Ta maison est en feu, on ne peut qu’en éclairer certains côtés. J’aimerais parler des enfants, de la proximité de la mort qui rend les gens vrais, comme s’il n’y avait qu’elle pour nous contraindre à la vérité et à la tendresse. Mais c’est encore trop peu, je n’y rendrais pas justice.
Margaret Laurence était en avance sur son temps et elle en a souffert, souffert au point de douter de son talent et de la pertinence de son oeuvre. C’est ce qu’on peut lire dans les différentes notes biographiques publiées à son sujet. Selon moi, elle a souffert de sa conscience. Un sens si aigu de la vie ne peut qu’être tragique. C’est dans l’ordre des choses. On a oublié cependant de dire qu’on ressort de la lecture de ses livres plus humains et plus enclins à la tendresse.
Il existe une photo de Margaret Laurence prise dans les années soixante-dix où on la voit assise à la table de sa cuisine, une cigarette à la main, fixant l’objectif de son regard perçant, sans fard, sans maquillage. Je suis certaine que Stacey a les yeux de cette femme.
L’écouteuse professionnelle - Nadine Bismuth à propos d’Un oiseau dans la maison
La devineresse - Christine Eddie à propos des Devins
Dans Les Devins, la réalité et la fiction s’entremêlent dans un jeu de miroirs parfois éblouissant. Ainsi, Margaret Laurence, qui a quitté Neepawa pour la grande ville, écrit l’histoire de Morag Gunn, qui a quitté Manawaka pour la grande ville, laquelle écrit, à son tour, l’histoire de Lilac Stonehouse qui quitte son village de bûcherons pour la grande ville. C’est la pièce dans la pièce, le film dans le film, le roman dans le roman. Ce n’est pas anodin. Pour Morag Gunn, un écrivain est quelqu’un qui invente des tas de trucs. Et pourtant, non sans cette ambiguïté propre à l’écriture, avec la conviction que la fiction est plus vraie que la réalité. Ou que réalité et fiction ne font qu’un.
Pas anodin, non plus, que Margaret Laurence ait choisi de coiffer son roman d’un titre qui évoque les oracles, les visionnaires, ceux qui cherchent justement à départager le vrai du faux. Les Devins est avant tout l’histoire d’une longue quête de vérité dans laquelle n’apparaît qu’un seul « vrai » devin : Royland, le voisin de Morag, possède le don de trouver l’eau souterraine avec son rameau de saule. Mais les rares apparitions de Royland en font un simple figurant et le pluriel du titre suggère que d’autres devins sont en cause. On songe alors à Christie Logan, le père adoptif de Morag, qui fouille le dépotoir municipal pour découvrir ce que cache l’hypocrisie du village (Tu sais bien qu’y a des gens qu’ont le don de double vue ? continue Christie. Eh bien moi, tu vois, c’est dans les ordures que j’sais lire.). La devineresse avérée du livre, toutefois, c’est incontestablement Morag elle-même, qui, comme Margaret, tout entière tournée vers l’écriture, plonge dans son inconscient à la recherche de personnages, de leur histoire, de leurs secrets, de leur avenir. Les tours de magie de Morag étaient d’un autre ordre. L’écrivain serait un sourcier qui tente de capter la vérité, armé de sa seule intuition.
Morag-Margaret nous entraîne donc dans une nouvelle saga manawakienne dont la structure donne le vertige tant elle est ambitieuse. Car Les Devins est un livre gigogne. Conversations, voix intérieure et narration s’enchaînent avec une aisance admirable, ainsi que nous y a habitués Margaret Laurence dans ses précédents romans. La voix intérieure elle-même se projette parfois dans un imaginaire fantaisiste, ce qui donne des passages très drôles, comme ces conversations fictives de Morag avec la botaniste du XIXe siècle Catharine Parr Traill. Le présent et le passé de Morag défilent ainsi en alternance, entrecoupés de fabulations, et Laurence choisit, de surcroît, d’y intercaler un peu de l’Histoire, celle des ancêtres écossais de Morag et celle des Métis du Manitoba.
Comme si cette haute voltige littéraire n’était pas déjà assez difficile à pratiquer, Les Devins contient aussi des allusions aux quatre livres qui l’ont précédé, et voilà que Rachel Cameron, Stacey Cameron et Vanessa MacLeod apparaissent ici en caméos. Voilà aussi qu’une poignée d’indices jette un nouvel éclairage sur L’ange de pierre… qu’on a aussitôt envie de relire. Les Devins clôt donc parfaitement un cycle exceptionnel de cinq livres.
Pourtant, après Les Devins, Margaret Laurence, la bien-nommée Grand Old Lady des lettres canadiennes-anglaises, n’écrira plus de fiction, sinon pour les enfants. On ne peut qu’être attristé devant ce silence littéraire qui fut certainement exacerbé par les cabales de fondamentalistes chrétiens contre ses livres, et tout particulièrement contre Les Devins. Des censeurs surgis de la région même où elle avait choisi de vivre et qui, entre 1976 et 1984, ont empoisonné la vie d’une écrivaine dont l’oeuvre s’attache précisément à décrire l’étroitesse étouffante de certains milieux. Devineresse, Margaret Laurence ?
Oui. Devineresse et virtuose. Car Les Devins relève de la prouesse avec ses allées et venues entre la fiction et la réalité, entre le souvenir et le rêve, entre le Canada anglais et la Grande-Bretagne, entre l’histoire et l’Histoire et entre les cinq livres qui forment le cycle de Manawaka. Alors, bien sûr, dès la première phrase du roman, on devine qu’il faudra suivre le courant, que la lecture sera un voyage. Inoubliable. Car, en effet, la rivière coulait dans les deux sens…